Faire du budget un choix d’avenir

« Cinquante-quatre milliards d’euros. » Le chiffre est impressionnant, et il est fait pour cela. Traduisons-le. Selon les agrégats transmis au Haut Conseil des finances publiques, le déficit public passerait de 5,4 % du PIB en 2026 à 5 % en 2027 : quatre dixièmes de point. La dette, elle, continuerait de grimper, de 119,3 % à 121,7 % du PIB. Quant à cet objectif de 5 % pour 2027, chacun l’aura reconnu : c’est très exactement celui que 2026 vient d’abandonner.
UN EFFORT RÉEL, UNE MÉTHODE EN DÉFAUT
Je ne conteste pas que l’effort soit réel, mesuré par rapport à la dérive spontanée de la dépense : le Premier ministre reconnaît lui-même que, sans lui, le déficit atteindrait 6,5 % du PIB. Je conteste la méthode. Une dépense de l’État progressant uniformément moins vite que l’inflation, un quasi-gel des crédits dont seules les armées sont exemptées : c’est le rabot érigé en doctrine, un instrument qui traite exactement de la même manière la dépense indispensable et la dépense injustifiable. Et lorsqu’on revendique un budget « largement réversible » après l’élection présidentielle, on n’avoue qu’aucun choix n’y sera véritablement fait.
UN BUDGET, CE SONT DES CHOIX
On présente souvent le budget de l’État comme une affaire d’initiés. C’est en réalité le texte le plus politique qui soit : celui par lequel une nation dit ce qu’elle protège, ce qu’elle prépare et ce à quoi elle renonce. Le Parlement, et singulièrement sa commission des finances, ne peut donc plus se contenter de sonner l’alarme. Le Premier ministre indique vouloir laisser au Parlement le soin de trancher les mesures les plus sensibles, notamment celles relatives aux retraités. Prenons-le au mot. Mais trancher ne consiste pas à récupérer les arbitrages dont l’exécutif ne veut pas : cela consiste à conduire, enfin, l’examen d’ensemble que notre pays repousse depuis trente ans.
POUR UN VÉRITABLE AUDIT DE LA DÉPENSE
Ce qu’il faut au pays, ce n’est pas un slogan de plus sur la chasse au gaspillage : c’est un audit méthodique de la dépense publique et de son efficacité, conduit mission par mission, programme par programme, dépense fiscale par dépense fiscale. Quatre questions simples, posées à chaque politique : quel objectif poursuit-elle ? Combien coûte-t-elle réellement, financements extrabudgétaires compris ? Quels résultats mesurés produit-elle ? Est-elle cohérente avec les autres dépenses de l’État ?
Les matériaux de cet audit existent déjà. La Cour des comptes, les corps d’inspection et les rapporteurs du Parlement produisent chaque année des évaluations solides ; ce qui manque n’est pas le diagnostic, c’est la volonté d’en tirer les conséquences. Pour ne citer que des sujets dont j’ai eu la charge : les agences de l’État sont devenues le symptôme d’une administration qui ne se pilote plus elle-même ; MaPrimeRénov’ subit un « stop and go » permanent qui désorganise ménages, entreprises et administrations ; les aides à l’automobile ont été déplacées vers une tuyauterie extrabudgétaire moins lisible pour le Parlement comme pour le contribuable ; 10,2 milliards d’euros de dépenses publiques sont jugés dommageables à la biodiversité quand 3 milliards seulement lui sont favorables ; et France 2030, conçu précisément pour protéger l’investissement de long terme des aléas annuels, a déjà subi plus de 3 milliards d’euros d’annulations en trois exercices. Chaque fois, l’évaluation existe ; chaque fois, le rabot lui est préféré. Les chiffres ne parlent jamais d’eux-mêmes : encore faut-il vouloir en tirer des décisions.
Voilà le travail budgétaire : distinguer ce qui prépare l’avenir de ce qui finance nos inerties, ce qui relève d’une priorité nationale de ce qui subsiste faute d’avoir jamais été réexaminé.
LE TEMPS JOUE DÉSORMAIS CONTRE NOUS
Ce travail n’a jamais été aussi urgent, car les conditions de financement ont changé. Notre emprunt à dix ans s’échange désormais autour de 4,5 %, un niveau plus vu depuis 2008 ; l’écart avec l’Allemagne a dépassé les 100 points de base pour la première fois depuis juillet 2012 ; la BCE a relevé ses taux en juin, une première depuis trois ans, sans exclure de poursuivre ; l’agence Scope vient d’abaisser la note de la France, Morningstar DBRS sa perspective. La charge de la dette de l’État a atteint 51,6 milliards d’euros en 2025, pour un encours de 2 737 milliards, soit 914 de plus qu’en 2019, relève la Cour des comptes.
Le FMI, l’OCDE et la Commission européenne dressent, chacun avec ses mots, un diagnostic identique : la trajectoire française n’est pas soutenable sans un effort structurel portant d’abord sur la dépense. La mission d’information sur la transparence des finances publiques parle, elle, d’un « poison lent » : à politique inchangée, et en partant cet été d’une hypothèse plus favorable que la réalité d’aujourd’hui, elle projetait près de 7 % de déficit en 2030 et une dette frôlant 130 % du PIB. Dans La Peste, les rats meurent déjà par centaines quand Oran s’obstine à croire que rien n’a changé. Nous en sommes là.
LA STABILITÉ FISCALE RESTE À PROUVER
La « stabilité fiscale » proclamée mérite le même examen. Chaque année, le législateur réécrit près de 20 % du code général des impôts ; les lois de finances comptent désormais plus de cent articles fiscaux, contre une trentaine avant 2019 ; la surtaxe sur les grandes entreprises, présentée comme exceptionnelle, est reconduite, quoique allégée, quand les suppressions promises de la CVAE et de la C3S sont sans cesse reportées. Le débat qui s’ouvre mérite mieux que des anathèmes réciproques : à chacun, majorité comme oppositions, de documenter le rendement attendu de ses propositions, leur incidence économique et les comportements qu’elles induiront. Les Français, eux, ont déjà tranché : leur épargne de précaution est la réponse rationnelle à l’incertitude fiscale, économique et politique que nous entretenons collectivement.
DÉCIDER PAR NOUS-MÊMES
Interrogé sur la mansuétude de la Commission européenne envers nos dérapages budgétaires, Jean-Claude Juncker répondait : « Because it is France ». Nous ne pouvons plus faire de notre histoire ni de notre statut de puissance fondatrice une dispense permanente d’agir. Un État surendetté perd, année après année, sa capacité à protéger, à investir, à préparer : chaque euro dépensé en charges d’intérêt est un euro qui ne finance ni l’école, ni la défense, ni la recherche, ni la transition écologique. Les investisseurs, eux, liront ce PLF comme un signal envoyé au reste du monde : la France est-elle capable de gouverner ses finances au-delà d’une échéance électorale ?
La France peut encore choisir sa trajectoire. La méthode tient en une phrase : dire la vérité sur le point de départ, fixer un nombre limité de priorités, auditer la dépense mission par mission, supprimer les contradictions les plus manifestes, protéger l’investissement, inscrire l’effort dans la durée. Nous saurons sans doute tenir un chiffre une année de plus, à coups de gels et d’annulations de crédits. Mais tenir un chiffre, c’est de la gestion. Redresser un pays, c’est faire des choix et avoir le courage de les assumer. Le PLF pour 2027 doit être le moment où la France cesse d’attendre que la contrainte lui soit imposée et recommence, enfin, à faire de son budget un choix d’avenir.
Christine Lavarde
Sénatrice des Hauts-de-Seine



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