Les pansements de la République
- Christine Lavarde

- il y a 23 heures
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0,06 %. La grande illusion budgétaire française.
Cette semaine, la France a remis à la Commission européenne son Rapport d'avancement annuel, document censé démontrer la crédibilité de notre trajectoire budgétaire pour 2025-2029. Sa pièce maîtresse en matière d'économies sociales mérite d'être lue : sur 650 milliards d'euros de dépenses de sécurité sociale, le Gouvernement présente fièrement 381 millions d'euros d'économies identifiées. Une partie provient de la limitation de la durée de prescription et de la taille des conditionnements de pansements.
Voilà où nous en sommes.
« Soit 0,06 %. »
Que ce détail prête à sourire ne doit pas masquer ce qu'il signifie. Il dit ce que l'État sait encore faire, rogner les marges, et ce qu'il ne sait plus faire, penser ses missions, ses structures, ses choix. Le pansement est ici la métaphore exacte de notre politique budgétaire : on couvre les plaies, on ne soigne pas les causes.
Le Gouvernement annonce que le déficit 2025 s'établit à 5,1 % du PIB, mieux que prévu. Il faudrait s'en réjouir. C'est impossible. Cette amélioration ne traduit aucun redressement structurel. Elle repose sur une pression fiscale toujours plus lourde : 42,7 % de prélèvements obligatoires en 2024, 43,6 % en 2025, 44 % attendus en 2026. L'entreprise, le capital, la production et les collectivités locales servent une fois encore de variable d'ajustement.
Or le problème français n'est pas une fiscalité trop basse. C'est une dépense publique trop importante, trop rigide, trop inefficace. En 2025, elle a encore augmenté de 1,6 % en volume. La charge de la dette devient une contrainte de gouvernement à part entière : 44,5 milliards d'euros en 2024, 64 en 2026, 112 attendus en 2029. À cette date, la dette deviendra le premier budget de l'État, devant l'Éducation nationale.
Ce que le rapport ne dit pas est plus inquiétant encore que ce qu'il dit. Pas un mot sur la démographie. Le solde naturel français est devenu négatif dès 2025. La fécondité recule. La population active va se contracter. Les dépenses de retraite, de santé, de dépendance vont mécaniquement progresser. La Cour des comptes alerte : à structure inchangée, la dépense publique pourrait atteindre 60,8 % du PIB en 2070. Nous ne sommes pas face à un accident. Nous sommes face à une dynamique de fond.
Pas un mot non plus sur la productivité, ni sur la robotisation. D'autres pays vieillissants ont fait le choix du travail et de la machine. Le Japon compte 419 robots pour 10 000 salariés, l'Allemagne 429, la France 186. La littérature économique est pourtant claire : les entreprises qui investissent dans la robotisation gagnent des parts de marché, recrutent davantage, exportent mieux. Notre objectif de réindustrialisation passe par là. Le rapport remis à Bruxelles n'en dit rien.
Pas un mot, enfin, sur les vraies réformes structurelles. La réforme des retraites, présentée en octobre 2024 comme levier majeur du redressement, a été suspendue. Le rapport ne propose aucune mesure de substitution. La rationalisation des opérateurs de l'État, esquissée en novembre 2025, attend encore sa traduction dans la loi. La revue des dépenses sociales a produit, on l'a vu, 0,06 %.
Pendant trop longtemps, nous avons vécu dans un régime d'irresponsabilité budgétaire à coût nul. Entre 2015 et 2020, les taux d'intérêt étaient historiquement bas. Nous aurions pu désendetter. Nous aurions pu réformer. Nous aurions pu réallouer la dépense vers les priorités productives et les missions régaliennes : éducation, défense, innovation, justice, décarbonation. Nous ne l'avons pas fait.
Aujourd'hui, les taux remontent. La charge de la dette explose. La marge de manœuvre se referme. Et que propose le Gouvernement ? Des pansements.
Un mot, ici, sur la méthode. Le scénario macroéconomique est qualifié de cohérent. Cohérent ne veut pas dire robuste. Le Haut Conseil des finances publiques relève des aléas particulièrement élevés. Notre trajectoire suppose que l'incertitude se dissipe, que l'investissement redémarre, que la demande mondiale accélère, que la relance budgétaire allemande produise ses effets.
« Une grande nation ne peut pas construire sa stratégie budgétaire sur les marges de manœuvre de ses voisins. »
En 2005 déjà, le rapport Pébereau alertait : la dette publique est une facilité à coût différé qu'il faut rompre. Vingt ans plus tard, la dette a doublé. Le rapport remis à Bruxelles cette semaine confirme l'impasse : huit pages copiées-collées du rapport précédent, et 0,06 % d'économies brandis comme un trophée.
Il est temps de dire la vérité aux Français. Notre dépense publique ne peut pas continuer à croître. Notre fiscalité ne peut plus servir d'unique levier d'ajustement. Nos engagements européens supposent 100 milliards d'euros d'économies d'ici 2029, soit cinq fois plus que ce qui a été produit. Cela suppose des choix politiques que personne n'a encore eu le courage d'assumer : sur les retraites, sur les opérateurs de l'État, sur les relations financières avec les collectivités, sur la productivité du secteur public.
« La France ne manque ni de plans, ni de rapports, ni de trajectoires. Elle manque d'exécution et de courage. »
Tant que nous nous contenterons de poser des pansements, la France ne guérira pas.



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