top of page

Christine

Lavarde

3,9 % : le chiffre que personne ne veut voir

  • Photo du rédacteur: Christine Lavarde
    Christine Lavarde
  • 14 avr.
  • 5 min de lecture

À une semaine d’intervalle, deux chiffres doivent être mis en regard.

L’un a été abondamment commenté : le déficit public de 2025, finalement établi à 5,1 % du PIB, contre 5,4 % attendus.

L’autre peine à se frayer un chemin dans le débat public : le taux de l’OAT à 10 ans, qui flirtait avec les 3,9 % le 20 mars.


Pourtant, ces deux chiffres méritent égale attention.

Pris ensemble, ils nous disent quelque chose.

Pourquoi une telle différence de traitement ?

Parce que, présenté sous un certain angle, le 5,1 % permet encore à certains de se féliciter.

À l’inverse, le 3,9 % ne se prête à aucune mise en récit : même la classe politique française n’y trouve aucune raison d’esquisser le moindre sourire, même timide.


Dans les deux cas, ces chiffres caracolent en tête parmi les plus élevés de la zone euro, chacun dans leur catégorie.


Ils traduisent une même réalité : une dette qui continue de s’alourdir.

Nous empruntons toujours plus cher, tout en restant très éloignés des 3 % de déficit qui permettraient d’en stabiliser la trajectoire, objectif pourtant inscrit dans nos engagements européens à horizon 2029.

Objectif ambitieux, au regard du manque de volonté persistant en matière de réforme de l’État.

Depuis plusieurs lois de finances, un même invariant : on ne touche pas à la dépense. Et, ce faisant, on ne libère pas davantage la croissance.


Le déficit à 5,1 % révèle notre absence de marges de manœuvre face aux chocs. Le taux à 3,9 %, lui, en est la conséquence directe et le révélateur de nos fragilités.


La dernière fois que nous avons atteint de tels niveaux, c’était lors de la crise des dettes souveraines. À l’époque, Mario Draghi promettait de faire « whatever it takes ». Aujourd’hui, il alerte sur la « lente agonie » dans laquelle s’installe l’Europe et dont la France semble assumer, avec constance, le bonnet d’âne.


Lors de la crise énergétique, Emmanuel Macron s’en inspirait sémantiquement avec le « quoi qu’il en coûte ». Aujourd’hui, les boucliers tarifaires et les chèques énergie exceptionnels sont devenus hors de portée.

De l’échec du cessez-le-feu au blocage du détroit d’Ormuz par Donald Trump, tout confirme que le conflit demeure ouvert et profondément instable.

Quand bien même l’usage des armes viendrait à être suspendu, cela n’interromprait en rien la diffusion progressive, par vagues successives, des conséquences économiques à venir. 


Quelques annonces timides, et certaines inepties, tout de même.

En un week-end, l’enveloppe de 70 millions d’euros destinée aux baisses de taxes et aux aides à l’achat de carburant pour les transporteurs, pêcheurs et agriculteurs a engendré une cadette, du même montant, cette fois « pour des mesures de chômage partiel ». 


Preuve que l’argent magique, l’illusion de la gratuité et la société du loisir restent prégnants. 


La promesse de David Amiel d’ « annuler une dépense prévue à l’euro près » pour compenser « toute dépense publique nouvelle rendue nécessaire par la crise », bien que salutaire, risque de se heurter rapidement à ses propres limites, faute d’un réel changement de paradigme.


En 2008 déjà, nous n’avions pas pris la mesure des ruptures à l’œuvre. 


Nos entreprises et institutions financières avaient été en partie sauvées par des capitaux étrangers : fonds souverains des pays du sud et pétromonarchies, tandis que le centre de gravité de l’économie mondiale se déplaçait.Un rapport sénatorial d’Albéric de Montgolfier indique qu’en 2009, 66,4 % de la dette des administrations centrales françaises était détenue par des non-résidents.

Après un creux à 47,5 % en 2021, ce taux est remonté autour de 56 % aujourd’hui.


Nous n’avons pas profité de la période 2015–2020, marquée par des taux historiquement bas, pour réduire notre endettement ou transformer notre modèle.


Sommes-nous prêts, aujourd’hui, à comprendre le signal envoyé par ces 3,9 % ?


Car ce chiffre marque l’entrée dans un nouveau monde : celui de la fin des dividendes de la paix et des dividendes démographiques.


Comme le rappelait récemment la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva : « les chocs sont plus fréquents et inattendus » et « l’incertitude est désormais la nouvelle norme ». Encore faut-il vouloir la regarder en face.


Or, la réaction observée après l’annonce du déficit à 5,1 % - qualifié de « bonne surprise » - laisse perplexe. Elle témoigne d’une forme d’aveuglement : celui d’une trajectoire économique qui repose davantage sur des ajustements marginaux que sur une stratégie assumée.


La réalité est pourtant sans appel. La charge d’intérêt de la dette atteint désormais 2,2 % du PIB, soit près de 65 milliards d’euros, en hausse de 11 % en un an. Elle dépasse désormais le budget de l’éducation nationale.Autrement dit : nous consacrons davantage de ressources au passé qu’à l’avenir. D’autant plus si l’on soustrait la part de ce budget consacrée aux retraites des enseignants. 


Et pendant que l’on se félicite de ce sur quoi l’on choisit de se focaliser, l’Insee précise plus loin dans son rapport que notre économie va être prise dans un effet de ciseau : une croissance en baisse (T1, T2, à 0,2 % du PIB) et une inflation qui pourrait flirter avec les 2 %, renchérissant au passage des dépenses et prestations sociales qui progresseraient plus vite que la richesse nationale. Cela se traduirait par une remontée de notre taux d’emprunt, alourdirait notre charge d’intérêt et compliquerait toujours davantage notre effort de réduction du déficit.

Au point que la charge de la dette s’imposerait comme un poids lourd, quand le budget de l’Éducation nationale resterait, lui, poids plume.


Notre réponse ? Un comité d’alerte des finances publiques qui se réunira le 21 avril, puis en juin, et peut-être même en octobre.


Évoquant les aides annoncées vendredi 24 mars, et actant l’impossibilité du chèque énergie, le Premier ministre annonce qu’« il va falloir faire preuve de créativité dans la manière d’accompagner » les différentes filières les plus touchées. La créativité française, donc, qui s’épanouit toujours pleinement dans les aides - ou son pendant, les taxes - mais jamais dans la transformation de l’État ni dans son adaptation à ce nouveau contexte.


Nos voisins, eux, ne nous ont pas attendus pour faire évoluer leur modèle, couper dans les dépenses et libérer la croissance. De notre côté, nos précieux 0,3 % de déficit en moins sont dus à un taux de prélèvements obligatoires passé de 42,8 % du PIB en 2024 à 43,5 % en 2025, ainsi qu’à des recettes de l’État en hausse de 6,7 % sur un an, « en partie grâce à l’introduction de nouveaux impôts » (Insee).Ce qui permet donc de compenser une dépense publique qui continue d’augmenter, +2,5 % sur un an. Avec des dépenses de l’État qui « sont tirées par les dépenses de prestations sociales (y compris les retraites des agents de l’État) et les dépenses d’intérêts » (Insee). On y revient donc toujours.


Attendons-nous une intervention extérieure ?


C’est bien vers cela qu’a été poussée l’Italie à l’été 2011 par le couple franco-allemand, en étant placée sous la tutelle du FMI et de la Commission européenne. La BCE accepte alors d’acheter de la dette italienne contre la promesse de réformes structurelles. Silvio Berlusconi et ses promesses sans lendemain sont poussés vers la sortie, remplacés par Mario Monti et un gouvernement technique. En à peine quelques semaines, la loi « Salva Italia » (« Sauvez l’Italie ») est adoptée : l’âge légal de départ à la retraite est repoussé de 60 à 67 ans et l’indexation des retraites sur l’inflation est supprimée. Nous avons ainsi imposé à nos voisins ce que nous sommes incapables de faire chez nous.


De la même manière : si la Suède se réforme dans les années 1990, c’est parce qu’elle est frappée par une grave crise bancaire ; l’arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir s’explique par l’échec des politiques keynésiennes du gouvernement travailliste et la demande de saisine du FMI en 1976 ; enfin, pour revenir à la France, le plan Rueff-Pinay intervient à la suite d’un prêt du FMI de 900 millions de dollars et d’un séjour en France du directeur général de l’institution pour auditer notre situation économique, alors que notre déficit budgétaire approchait les 5 % du PIB en 1956 et 1957.


Sommes-nous, en réalité, déjà dans cette situation sans le savoir ?

Commentaires


bottom of page