60,8% : la fin des dividendes démographiques
- Christine Lavarde

- il y a 2 jours
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60,8 %. Voilà à quoi pourrait ressembler une alerte de la Cour des comptes. Je veux que cette alerte soit entendue, et qu'elle débouche enfin sur des décisions à la hauteur du choc.
À horizon 2070, la part des dépenses publiques dans le PIB retrouverait son niveau du pic de crise sanitaire — cette fois non sous l’effet d’un choc exogène, mais comme conséquence mécanique de notre trajectoire démographique et de nos renoncements.
Autrement dit : une économie durablement socialisée, par inertie et manque d’anticipation.
Ce basculement avait pourtant été largement documenté:
Dans le livre blanc sur les retraites de 1991, il était question d’un « choc démographique de grande ampleur ». Et la question à résoudre est bien plus large qu’un simple problème de financement, excluant de facto les prises de parole de ceux qui agitent la baguette magique de la fiscalité et voient dans les entreprises françaises une variable d’ajustement. « La difficulté vient du fait que le problème à traiter est à la fois obstinément concret - la vérité des chiffres existe - et qu’il engage les évolutions les plus fondamentales de la société française », selon les mots de Michel Rocard qui en rédigeait la préface.
Trente-cinq ans plus tard, ce que ce livre blanc annonçait, je le constate dans chaque rapport, dans chaque débat budgétaire, dans chaque arbitrage manqué.Nous faisons désormais face à ce choc démographique :
2025 fut l’année où notre solde naturel est devenu négatif, deux ans plus tôt que les projections, avec 651 000 décès contre 650 000 naissances sur un an ;
2026 doit être l’année où l’on pose le problème sur la table et où toutes les questions sont soulevées ;
2027 devra être l’année des réponses.
Une pyramide des âges qui bascule
Dans le scénario central de l’Insee, la population française se stabiliserait autour de 68 millions d’habitants en 2070. Mais cette stabilité masque une transformation profonde : les plus de 65 ans représenteraient près de 30 % de la population, tandis que le nombre de plus de 75 ans augmenterait de 4 millions.
Dans le même temps, la population en âge de travailler se contracte, à la fois en volume et en proportion.
Le ratio de dépendance démographique, qui mesurait déjà une tension croissante, avec 25 % en 2000 et 37 % en 2023, atteindrait 53 % en 2050, voire davantage selon les scénarios. À l’échelle collective, cela organise un déséquilibre croissant entre contributeurs et bénéficiaires du système de prélèvements, avec un cercle de population qui s’amoindrit et l’autre qui grossit.
Le bateau France compte aujourd’hui déjà moins de rameurs que ses voisins avec lesquels il est en compétition, avec des rameurs qui rament parfois moins. Et va, de surcroît, progressivement en compter de moins en moins.
Cette mécanique produit un effet de ciseau redoutable.
D’un côté, la contraction de la population active érode la base productive. Moins d’actifs veut dire moins de richesse produite, moins de recettes fiscales et sociales, et donc moins de capacité à financer le modèle.
De l’autre, la structure des dépenses publiques se déforme sous l’effet du vieillissement : retraites, assurance maladie, dépendance.
Déjà, les dépenses sensibles au vieillissement représentent plus de 40 % de la dépense publique. Les retraites à elles seules pèsent presque 14 % du PIB, contre environ 11,5 % dans la zone euro. Mais le problème français ne tient pas uniquement à ce niveau élevé. Il tient surtout à sa structure de financement : chez nous, ces dépenses reposent quasi intégralement sur la fiscalité et la dette, donc pèsent sur le travail d’aujourd’hui et de demain, là où d’autres pays mobilisent davantage la capitalisation, les dividendes, les revenus du patrimoine.
Nous avons construit un modèle social puissant, mais financé par une pression croissante sur le travail. Et dont le cheval de la dépense sociale va courir plus vite que celui de la création de richesse. Avec une baisse de notre croissance potentielle due à ce phénomène démographique : baisse de la population active, baisse de la productivité, comportements d’épargne et d’investissement défavorables.
Je tire de ce diagnostic une conclusion simple : ce modèle n'est plus viable, et refuser de l'admettre n'est pas une politique.
Une alerte ancienne, des décisions toujours repoussées
Tandis que le rapport Charpin, en 1999, nous explique que « seul un déplacement de l’âge de fin d’activité permettrait de freiner la hausse du poids relatif des retraités », estimant qu’un âge de sortie du marché du travail proche de 65 ans en 2020 puis 70 ans en 2040 serait nécessaire pour stabiliser le ratio de dépendance, le gouvernement actuel envoie le pire des signaux possibles en abrogeant une réforme des retraites qui n’allait pas assez loin, sorte de mauvais remake inversé de 1995.
Il ajoutait un point essentiel, trop souvent oublié dans le débat actuel : augmenter les cotisations pour financer le système n’est pas neutre, en citant à l’appui des travaux empiriques qui montraient qu’une hausse de 10 points des cotisations sociales pouvait entraîner une augmentation du chômage d’équilibre de 2 points.
Autrement dit : financer le vieillissement par toujours plus de prélèvements sur le travail, c’est fragiliser l’emploi lui-même. Pour autant, en refusant d’arbitrer, c’est précisément cet arbitrage que nous avons décidé. L’absence de décision faisant toujours office de décision.
Longtemps, la France s’est crue protégée.
Sa natalité relativement dynamique lui permettait de se distinguer de ses voisins européens. Elle pouvait regarder l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne comme des cas plus avancés de vieillissement.
Elle pouvait même imposer à ces pays des réformes et thérapies de choc qu’elle se refusait pour elle-même, comme à l’Italie en 2011, dont le résultat fut le passage de la retraite de 60 à 67 ans.
Le solde naturel étant devenu négatif en 2025, plus tôt que prévu, et la fécondité reculant, les projections actualisées de l’Ined, fondées sur les tendances récentes, dessinent une trajectoire plus dégradée encore.
La France s’aligne progressivement sur la trajectoire européenne. Et nous ne pouvons plus nous cacher derrière une sorte d’« exception française ».
Le travail ne paie plus, et c'est tout le contrat social qui vacille
La démographie agit sur toute l’économie. Elle pèse donc sur la croissance potentielle, renforce l’aversion au risque, ralentit la circulation du capital et fragilise aussi le marché du travail.
On observe un basculement du cycle de vie : la durée des âges auxquels les revenus du travail excèdent la consommation s’est réduite de 39 ans en 1979 à 34 ans en 2011, tandis que la période inverse s’est allongée de 36 à 49 ans. Depuis, la tendance se prolonge.
Problème français : un taux d’emploi insuffisant, 68,8 % contre une moyenne européenne à 70 %. Les chiffres français sont particulièrement faibles chez les jeunes et les seniors, le retard face à l’Allemagne s’expliquant pour 40 % par le sous-emploi des seniors. Or, la réforme des retraites de 2023 devait accroître la population en emploi de 300 000 personnes d’ici 2030.
Abroger cette réforme sans contrepartie, c'est annuler le seul levier emploi à notre portée. À mes yeux, c'est aujourd'hui l'arbitrage le plus coûteux.
Nous organisons un système nous permettant d’avoir simultanément moins d’actifs et une durée effective d’activité insuffisante. Nous devons non seulement repenser notre rapport collectif au vieillissement, mais aussi au travail.
Je crois que nous devons repenser, en même temps, notre rapport collectif au vieillissement et notre rapport au travail.
Car derrière les chiffres, il y a une crise plus profonde : celle du rapport au travail et au progrès.
Aujourd’hui, le travail ne paie plus suffisamment et il ne donne plus le sentiment d’améliorer sa condition. Les jeunes générations contribuent davantage, mais croient moins au système. Elles financent un modèle dont elles doutent de bénéficier demain. S’organise un rapport de « je t’aime moi non plus » avec le salariat et le CDI-graal, aux portes duquel elles sont recalées, mais qu’elles doivent convoiter malgré tout, car le précieux sésame est un préalable pour beaucoup de choses : location, emprunts et consorts.
Les plus chanceux d’entre eux arrivent à en sortir par choix, car la différence entre ce que l’entreprise paie pour leur labeur et ce qu’ils ont à la fin du mois sur le compte est trop importante.
Le salaire ne permet plus d’espérer améliorer sa condition, minant le rapport de chacun au progrès.
Quand une société ne croit plus au progrès, elle redoute nécessairement la réforme. Elle sait ce qu’elle perd, certains acquis, mais ne voit plus ce qu’elle peut gagner, expliquant une partie de cette inertie.
Un choc lent, mais implacable
Le danger de la démographie est qu’elle ne fait pas de bruit. Elle s’inscrit dans des cycles pluri-décennaux, quand le temps politique et budgétaire est en France annuel.
Nous sommes face à un choc que nous avons vu venir, que nous avons documenté, que nous avons théorisé… mais que nous avons collectivement choisi de ne pas affronter.
Le rapport de la Cour des comptes documente une faible appropriation de la démographie dans la programmation et la gouvernance budgétaire.
Cette fin des dividendes démographiques nous impose les ajustements que nous avons jusqu’à présent repoussés grâce à la dette. Et ils ne sont pas marginaux : ils touchent au cœur même du système.
2027 : l’année des choix pour que le jour de libération des actifs cesse de reculer
Selon deux économistes, Maxim Sbaihi et Erwan Tison, un actif cesse de travailler pour financer les retraités à partir du 4 mai. En cinquante-cinq ans, ce « jour de libération » a reculé de plus de deux mois : preuve en est que les réformes de 1993, 2003, 2008, 2010, 2012, 2014, et feu 2023 relèvent plus de la tuyauterie que de véritables transformations.
Nos voisins sont « libérés » bien plus tôt : 28 mars pour un Allemand, 26 mars pour un Portugais, 23 mars pour un Néerlandais ou 2 mars pour un Danois.
Au regard de notre situation démographique, une chose est certaine : ce jour continuera de reculer. Il est temps de réformer !
Je porte trois pistes.
Faire prendre conscience
Les engagements de retraite de l'État correspondent à la valeur actualisée des pensions qui devront être versées, à législation constante. Ils ne figurent pas à son bilan. Cependant, plusieurs pays de l’OCDE intègrent les promesses de retraite faites à leurs personnels dans le calcul de leur dette. Si les administrations publiques françaises étaient soumises aux normes comptables des entreprises, la dette publique française serait supérieure à 180 % du PIB. Il serait également pertinent de consolider les engagements de retraite de toutes les administrations publiques.
Je crois qu'on ne réforme pas ce qu'on cache. Mettre les engagements de retraite à leur juste place dans nos comptes publics, c'est le préalable à tout le reste.
S’inspirer de ce qui marche
Dans plusieurs pays d'Europe du Nord, les engagements de retraite font l'objet d'une trajectoire pluridécennale de provisionnement progressif. Ce mécanisme permet d'absorber le choc du vieillissement sans transférer toute la charge sur les actifs présents et futurs.
À l'échelle de notre fonction publique, il conviendrait de conforter le régime additionnel de la fonction publique (RAFP) en élargissant son assiette et en relevant les taux. Et nous avons, en France même, un exemple qui fonctionne : le régime sénatorial de retraite par répartition provisionnée permet d'assumer le coût des engagements pris, de constituer un matelas de sécurité et de se passer de subventions publiques. Ce qui fonctionne à cette échelle, je propose de le généraliser.
Valoriser le travail
Aujourd’hui, les pensions sont indexées sur l’inflation. De manière à valoriser le travail, il faudrait désormais indexer les pensions sur l’évolution du salaire net, notamment pour tenir compte de l’évolution des charges pesant sur le travail. Dans le contexte actuel de déséquilibre, il faut avoir le courage de proposer une évolution inférieure. Il convient surtout de s’assurer que le pouvoir d’achat des actifs évolue toujours plus favorablement que celui des inactifs.
Cette piste est, je le sais, la plus radicale des trois. Je l'assume : si nous ne sommes pas capables de regarder en face ce signal-prix entre actifs et inactifs, aucune réforme structurelle ne tiendra.
Le redressement de notre système de retraites est la condition nécessaire mais non suffisante du redressement de nos finances publiques. Dans sa dernière lettre au Gouvernement en tant que Gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau écrit cette vérité criante : « Si notre pays poursuit des choix gérontocratiques, il ne pourra pas bien préparer l’avenir. » Malheureusement, comme d’autres lorsqu’ils font un constat lucide, ce dernier ne sera plus en responsabilité dans quelques semaines.
Je refuse, pour ma part, que cette lucidité parte avec lui. Le débat ne s'arrête pas à la fin d'un mandat de gouverneur ; il commence ici, dans cette tribune, et il devra trouver sa traduction politique dans les choix de 2027.



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