2050 : nous pouvons encore choisir
- Christine Lavarde

- il y a 1 jour
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Six mois d’auditions au Sénat, quatre futurs possibles, un seul désirable. Le rapport rendu public cette semaine sur notre rapport à l’autorité et à la vérité est plus alarmant que je ne le pensais en engageant les travaux.
« La fiction politique en 2050 ne cherchera pas à faire croire à un mensonge, mais à détruire la possibilité même de distinguer le vrai du faux. » Quand la romancière Catherine Dufour a prononcé cette phrase devant la délégation à la prospective du Sénat, ce 9 avril 2026, un silence s’est installé dans la salle. Après six mois à auditionner des magistrats, des philosophes, des sociologues, des journalistes, des étudiants, des spécialistes de la désinformation, un constat partagé ;: nous sommes déjà entrés dans une zone où la notion de réalité partagée se dérobe. Dit autrement, nous ne sommes pas face à une crise de l’autorité et de la vérité mais face à leur délitement. La nuance est brutale, et elle mérite qu'on l'affronte sans détour. Car ce qui est en jeu, ce n'est pas une simple mauvaise passe conjoncturelle (comme la crise d’adolescence) : c'est une transformation de fond, structurelle, qui touche simultanément nos institutions, notre rapport au savoir et notre capacité collective à partager une même réalité.
Ce que la défiance nous dit du pays
22% des Français déclarent avoir confiance dans la politique ; 45% des Allemands. Lorsque l’Assemblée nationale, le gouvernement ou la présidence de la République n’ont même pas la confiance d’un Français sur quatre, la force de loi est affaiblie.
16% des onze à vingt-quatre ans pensent que la Terre est plate ; 29% chez les utilisateurs de TikTok. 49% estiment que l’astrologie est une science. 27% refusent la théorie de l’évolution. Quand un professeur entre dans une classe aujourd’hui, il n’y entre plus avec l’autorité épistémique que la République lui conférait il y a trente ans. Il y entre comme une opinion parmi d’autres.
50% d’incidents en plus contre les magistrats français en six ans. 1374 incidents recensés en 2025. 150 magistrats sont aujourd’hui menacés directement, dont plusieurs par les réseaux de narcotrafic. Lors d’une audition, Yves Badorc, procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nanterre, nous a livré une formule que je n’oublie pas : « on ne critique pas la décision de justice, on critique le juge qui l’a rendue ». Le glissement est immense.
Ces phénomènes ne sont pas trois crises parallèles. Ce sont les trois versants d’un même mouvement. Quand l’autorité d’un juge, d’un professeur ou d’un élu peut être balayée par la première vidéo TikTok venue, c’est la possibilité même d’un débat rationnel qui se trouve attaquée.
« La propagande est fille de la démocratie. »
David Colon, historien, dans son ouvrage Propagande. La manipulation de masse dans le monde contemporain (Flammarion)
La formule de l’historien David Colon est utile parce qu’elle nous prive de toute facilité : aucune société démocratique n’a échappé à la propagande, des cités grecques à la Révolution française, des bus du Brexit.
Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas le mensonge politique.
C’est l’industrialisation technique de la mésinformation et l’alliance qui se dessine, principalement aux États-Unis, entre un pouvoir politique autocratique et les très grandes entreprises technologiques.
Ce que la technologie change, ce que les âges révèlent
Une fausse vidéo crédible se produit aujourd’hui en dix minutes, pour un coût quasi nul. Aucune compétence technique requise. 23% de la mésinformation sur TikTok est déjà produite par l’intelligence artificielle.
Le professeur Serge Hercberg, épidémiologiste et nutritionniste français de premier plan, en a fait les frais début 2026 : une fausse vidéo très crédible lui prêtait des conseils nutritionnels simplistes et caricaturaux qu’il n’avait jamais tenus. Malgré les nombreuses sollicitations du ministère de la santé, la plateforme a tardé à la retirer.
Contrairement à l’idée reçue, les jeunes ne sont pas les premières victimes.
Les plus de 75 ans partagent sept fois plus de fausses informations que les 18 à 29 ans. C’est dans les groupes WhatsApp familiaux, dans les chaînes Facebook entre amis, dans les fils Telegram entre voisins que se diffuse aujourd’hui une part majeure de la désinformation française. Sensibiliser nos parents et nos grands-parents est devenu, contre tous les présupposés, une priorité républicaine.
Mais voici le chiffre qui m’a le plus stupéfait, parce qu’il dit quelque chose de notre pays : 51% des Français jugent que seul un pouvoir fort et centralisé peut garantir l’ordre et la sécurité. 24% désirent ouvertement un pouvoir politique plus autoritaire. C’est le score le plus élevé d’Europe, 7% en Allemagne, 14%en Belgique. La tentation autocratique n’est plus une hypothèse théorique.
Quatre futurs possibles, un seul désirable
À partir de ces données, et avec l’aide d’experts en prospective, nous avons construit quatre scénarios à l’horizon 2050. Aucun n’est inéluctable. Tous prolongent simplement, avec rigueur, les tendances que nous observons aujourd’hui.
Le premier scénario est celui d’un « ministère de la post-vérité ». Un homme fort tient l’exécutif. Les contre-pouvoirs sont méthodiquement vidés de leur substance. Les médias publics sont privatisés ou inféodés. Le roman national est réécrit selon les besoins du pouvoir. La justice perd son indépendance. Il n’a rien d’une fiction lointaine : il est en marche dans plusieurs démocraties, et il prospère à proportion exacte de la défiance que les citoyens nourrissent envers leurs institutions.
Le deuxième est celui de l’empire technologique mondial. Les États occidentaux sont devenus des coquilles vides. Le vrai pouvoir réside dans une poignée de groupes transnationaux dont la valorisation dépasse le produit intérieur brut américain. La politique est en mort cérébrale. Les milices privées remplacent la police publique. La justice est marginalisée par l’arbitrage privé. Et les jeunes générations vivent davantage dans les métavers que dans le monde commun.
Le troisième est celui des communautés de résistance. Il ne se substitue pas aux précédents, il s’y greffe. Dans un État autoritariste ou déliquescent, des citoyens font sécession pour préserver les idéaux démocratiques, à la manière des moines copistes du Moyen Âge sauvegardant les textes de l’Antiquité. C’est un scénario d’attente, de transition.
Et puis il y a le quatrième scénario, celui du sursaut démocratique. Un État fort, mais soumis à l’État de droit. Une justice efficace et rapide. Un audiovisuel public reconnu comme première source d’information fiable. Une école qui rend aux enseignants leur autorité épistémique et qui forme à l’esprit critique. Des médias professionnels considérés comme une vigie démocratique, financés notamment par les très grandes entreprises numériques qui captent aujourd’hui leurs recettes publicitaires.
C’est le seul scénario souhaitable. C’est aussi le plus exigeant.
Le choix qu’il nous reste
Au cours de nos auditions, Maryssa Lenguin, du Parlement des étudiants, nous a dit cette phrase juste :
« Nos scénarios se bornent à poursuivre des tendances actuelles. Cette prise de conscience nous laisse la possibilité de choisir ce qui se passera en 2050. »
C’est exactement la fonction d’un travail de prospective. Pas une prophétie. Un miroir tendu à nos décisions présentes.
Ce choix passe par des décisions concrètes que notre rapport identifie :
Défendre l’école de la République, en commençant par la protection physique des enseignants et par un renforcement substantiel de l’éducation aux médias et à l’information ;
Réinventer les figures de l’autorité publique, en instaurant des rites républicains, en sanctionnant rapidement les outrages, en créant un porte-parolat de la justice dans les affaires sensibles ;
Renforcer la lutte contre la désinformation tout au long de la vie, car les seniors y sont plus exposés que les jeunes ;
Soutenir résolument le règlement européen sur les services numériques et préparer un DSA 2 (Digital Services Act) plus ambitieux, qui dépasse la fiction commode opposant « éditeur » et « hébergeur ».
Et surtout, c’est peut-être le point le plus politique de notre travail, refuser le dénigrement systématique des figures de l’autorité par les responsables politiques eux-mêmes. Les attaques du haut justifient celles du bas. Quand un responsable politique parle de « cabale judiciaire », il libère une parole qui ira insulter, demain, le gendarme au coin de la rue, le maire en exercice, l’enseignant en salle de classe.
L’exemplarité n’est pas un mot vieux. C’est une condition de survie démocratique.
Le sursaut démocratique n’a rien d’un destin. C’est un choix, qui demande de la rigueur, de la clarté et disons-le du courage.
Nous avons encore le temps mais nous n’avons plus beaucoup de temps.



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