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Christine

Lavarde

2050 a déjà commencé

  • Photo du rédacteur: Anne-laure Bourgeois
    Anne-laure Bourgeois
  • il y a 1 jour
  • 3 min de lecture

Un matin de juin, quelque part en France, en 2050. Une alerte de chaleur extrême s'affiche sur les écrans. Les transports ralentissent, des personnes âgées doivent être accompagnées, et le soir même une consultation publique doit se tenir sur l'adaptation du quartier. Rien que de très ordinaire : s'informer, protéger les plus fragiles, décider ensemble.


Imaginons quatre habitants d'un même quartier. Camille, enseignante. Noa, son fils de dix-neuf ans. Madeleine, leur voisine de quatre-vingt-deux ans. Léo, infirmier à domicile. Lina, ingénieure. Même matinée, même alerte. Et pourtant, selon la société dans laquelle ils vivent, ils n’expérimenteront pas la même journée.


Dans l'une, l'alerte tombe comme un ordre indiscutable, les scientifiques qui dérangent sont regardés avec méfiance, et la consultation du soir n'est plus qu'une approbation sans débat. Dans une autre, l'information vient d'applications privées, Léo n'a droit qu'à douze minutes chez Madeleine parce qu'un algorithme en a décidé, et la politique n'est plus qu'un service parmi d'autres. Dans une troisième, l'information est claire, sourcée, expliquée, l'école apprend à douter et à vérifier, et le débat du soir transforme les désaccords en choix assumés. Dans une dernière, les institutions ont flanché, et ce sont des collectifs de citoyens qui, tant bien que mal, refont de la solidarité et cherchent la vérité.


Ces quatre mondes


ce sont les quatre scénarios que la délégation à la prospective du Sénat a construits, au terme d'un an de travail mené par des sénateurs de toutes les sensibilités politiques. Nous les avons nommés : La soumission, L’indifférence, L’espoir, L’imagination.  Un seul, à nos yeux, est pleinement désirable : celui de l’imagination, où l'autonomie de chacun ne se paie pas de la solidarité de tous.


Pourquoi ce détour par 2050 ?


Parce que les tendances qui mènent à ces mondes sont déjà là, sous nos yeux. En vingt ans, la part des Européens qui font passer leurs choix personnels avant toute figure d'autorité est montée de 32 % à 53 %. Près de neuf Français sur dix jugent probable que notre sécurité sociale ne puisse bientôt plus se financer. Un jeune de onze à vingt-quatre ans sur six croyait, en 2023, que la Terre est plate. Et un Français sur quatre appelle de ses vœux un pouvoir plus autoritaire, trois fois plus qu'en Allemagne. Aucun de ces chiffres n'annonce l'avenir. Tous disent la même chose : le sol bouge.


De cette année de travail, je retire trois convictions, et je les assume comme présidente de cette délégation autant que comme sénatrice.


La première tient à la vérité. J'ai rapporté, avec deux collègues d'autres groupes, le volet consacré à notre rapport à l'autorité et à la vérité. Nous entrons peut-être dans l'ère de la post-vérité, celle où l'idée même d'un fait partagé se dissout. Dans une société saturée d'informations et d'intelligences artificielles, savoir douter n'est plus une qualité : c'est une compétence de survie démocratique. Cela s'apprend, et cela s'apprend tôt. C'est pourquoi nous proposons de faire de l'esprit critique un enseignement identifié dès le collège, de défendre les enseignants et les scientifiques, et de protéger l'enfance face au numérique en interdisant les réseaux sociaux aux moins de quinze ans. Nous interdisons l'alcool et le tabac aux mineurs pour préserver leur santé physique. Protéger leur santé mentale et leur attention relève de la même responsabilité.


La deuxième conviction tient à la sincérité. On ne prépare pas l'avenir en promettant des droits nouveaux sans dire comment on les financera. Notre protection sociale pourra demain couvrir de nouveaux risques, l'insécurité alimentaire ou le dérèglement climatique, mais à une condition : nommer leur coût et délimiter le périmètre de notre solidarité. Promettre sans financer, c'est préparer la prochaine désillusion. Cette exigence de vérité budgétaire n'est pas l'ennemie de la solidarité. Elle en est la condition de survie.


La troisième tient au temps long. Gouverner, c'est rendre des comptes non seulement aux électeurs d'aujourd'hui, mais aussi aux citoyens de 2050 qui ne votent pas encore. Cela suppose de mesurer nos grandes décisions à leur impact sur les générations futures, et d'ajouter à nos choix budgétaires des indicateurs de résilience écologique et sociale, au-delà du seul PIB.


Rien de tout cela n'est écrit. C'est le sens même d'un travail de prospective : non pas prédire, mais rendre visibles les futurs possibles, y compris les moins désirables, pour nous donner les moyens d'en préférer un et d'agir pour le faire advenir. Le plus grand risque, en 2050, ne sera pas d'avoir choisi le mauvais modèle de société. Ce sera de ne pas avoir choisi du tout, et d'avoir laissé les événements décider à notre place.


C'est le rôle du Sénat, chambre du temps long, de tenir cet horizon quand tout pousse à l'oubli du lendemain. La journée de Camille, de Madeleine et des autres n'est pas encore écrite. Elle dépend de ce que nous déciderons, maintenant.

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